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  - (2003) Quatre de Valence
  - (2003) Six de Barcelone
  - (2004 - 2005) Opération Cervantes
  - (2004) Enquête sur les COR
  - (2004) Quatre de Aachen
  - (2005) Opération "Nottetempo"
  - (2005) Opération Fraria
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  - (2006) Operation "Comitato Liberazione Sardegna"
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  - (2006) Opération du Quatre Mai
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Lutte armée aux Etats-Unis (1970)

LUTTE ARMÉE AUX ÉTATS-UNIS

A l’opposé de ce qu’affirment les historiens libéraux, les États-Unis ont toujours été un État bourgeois répressif - tout aussi répressif que n’importe quel pays où l’appareil gouvernemental est sous le contrôle de la classe qui possède aussi les moyens de production. Mais, à la différence de la plupart des autres États répressifs, les États-Unis ont dissimulé leur arbitraire derrière une constitution ronflante qui prétendait défendre, et même proclamer à la face du monde, les droits de l’homme et, plus spécialement, les droits particuliers des États. C’est très précisément à cause des pseudo « freins et contrepoids » mis en place par la Constitution que les historiens de ce genre ont été à même de souligner les bonnes intentions des pères fondateurs de l’Amérique et, sur cette lancée, de rechercher la grandeur dans la pratique suscitée par ces bonnes intentions. Ils ont ainsi créé le mythe de la « conception américaine de la vie » (American way of life) à laquelle tout Américain qui ne s’y est pas opposé dans l’action croit profondément et dont il se fait l’ardent propagateur. Grâce à cette croyance, généralement répandue dans la population, la classe dominante a été en mesure de revêtir son expansionnisme brutal, son renforcement et, en dernière instance, son impérialisme d’un placage de moralité d’une appréciable épaisseur ; et le peuple américain a été éduqué dans la fierté du génocide commis par l’Amérique contre les Indiens, de sa conquête du Mexique, de ses interventions répétées en Amérique latine, de son asservissement des Philippines, de son emploi de l’arme atomique contre le japon après que ce pays eut offert de se rendre (aux conditions mêmes qui de toutes façons furent acceptées par la suite), de son soutien aux régimes fascistes partout dans le monde, de son intervention en Corée et de son invasion du Vietnam sous le prétexte qu’elles renforçaient la démocratie - autrement dit qu’elles répandaient la moralité tout autour du globe. A l’heure actuelle, la très large majorité des Américains ne croit pas que leur pays est ou a jamais été réellement une puissance impérialiste.

Pas plus que la majorité du peuple ne croit encore que le gouvernement des États-Unis soit à blâmer des excès dont se rendent coupables des « éléments antidémocratiques » à l’intérieur du pays. A cause des fortes garanties légales assurées aux droits des États par la Constitution, on a toujours prétendu que la brutalité de la police, la corruption des gouvernements locaux, les mesures anti-syndicales etc. étaient dues à des accidents locaux et non à la politique officielle. Et ce mythe a été renforcé par le fait que, dans les rares occasions où des atteintes particulièrement cruelles aux libertés civiles ont pu être portées devant la Cour Suprême des États-Unis, la liberté civile l’a souvent emporté. Ainsi, lorsque les seigneurs de la terre assassinèrent les premiers occupants pour leur prendre leurs terres ; lorsqu’ils foulèrent aux pieds le traité qui accordait aux Américains d’origine mexicaine des droits inviolables sur les territoires soumis au droit foncier espagnol du Nouveau-Mexique, de l’Arizona, du Texas et du Colorado ; lorsque les industriels engagèrent des tueurs, connus sous le nom d’hommes à Pinherton, pour briser les premières tentatives d’organisation syndicale ; lorsque les Texas Rangers abattirent de sang-froid les rebelles ; lorsque les bandes des shérifs du Montana dynamitèrent les maisons des mineurs en grève ; lorsque la police fut à l’origine du lynchage des Noirs dans tout le Sud ; lorsque les propriétaires de filatures assassinèrent les ouvriers révoltés de Nouvelle-Angleterre ; lorsque les seigneurs du cuivre obtinrent de la police la mise hors la loi des mineurs contestataires au Colorado ; lorsque les magnats du charbon et de l’acier tramèrent l’assassinat des responsables syndicaux ; lorsque, plus généralement, la classe dominante sema, de façon répétée et délibérément cruelle, la terreur sur le peuple, on ne manqua pas de penser que tout cela ne représentait que quelques grains gâtés dans l’immense grappe qu’était l’Amérique. Aussi n’est-il pas surprenant de découvrir qu’au siècle dernier, ce furent les Libéraux, ces pseudo-défenseurs des libertés civiles, qui se firent les défenseurs d’une intervention plus appuyée du gouvernement dans les affaires particulières des États. « Le gouvernement est bon- voyez plutôt la Constitution », ne cessaient-ils de répéter. Jamais il ne leur est venu à l’esprit, à tous ces historiens, ces sociologues, ces spécialistes de science politique qui, aujourd’hui encore, infestent les écoles américaines de leurs mythes, de leurs mensonges et de leur moralité chauvine, purement et simplement impérialiste, que la classe dominante avait le système dont elle avait besoin.

Et pourtant ce fut toujours le système qui fit de la démocratie une farce. Bien entendu, il le fait intelligemment. Il permet des désaccords verbaux. Il garantit aux gangsters le droit de refuser de se mettre en cause eux-mêmes. Il accorde une large publicité à ces intellectuels courageux qui utilisèrent les tribunaux pour défendre leur manie non conformiste. De fait, il fit grand bruit à propos des tribunaux où « chaque homme peut trouver son heure ». Mais ces tribunaux n’ont jamais été pour le peuple. Tout d’abord, ce qui touche à la justice en Amérique coûte, de toute façon, trop cher pour le peuple. Les avocats coûtent des sommes prohibitives (et les avocats d’office cherchent immanquablement à mettre au point « des compromis » - plaider coupable pour une accusation mineure en échange d’un accord de non-culpabilité avec les autorités de l’État pour une accusation plus lourde) ; le système des cautions maintient les pauvres en prison ; les frais de justice entravent les appels : la somme qu’il faut payer pour obtenir la copie de son propre jugement, obligatoire pour tout appel, est hors d’atteinte du pauvre. De surcroît, aucun pauvre, aucun Noir ou aucun rebelle ne peut attendre de jugement équitable de la part de son jury, car les douze personnes qui y siègent ne sont jamais ses « pairs » : on les choisit soit dans l’annuaire téléphonique, soit dans la liste des propriétaires immobiliers de la région, soit dans les registres électoraux - 90 % des cas, par conséquent ; dans cette partie de la société qui a un intérêt bien établi à ce que la société demeure sans changement, ni contestation.

Toutefois, il est arrivé dans l’histoire des États-Unis que des mouvements de protestation ont gagné un tel soutien populaire que les services locaux chargés du respect de la loi ont été incapables de les écraser. Dans chacun, absolument chacun de ces cas, le gouvernement s’est lancé dans leur destruction - avec ou sans la Constitution. L’armée américaine a été utilisée pour tirer, à Washington, sur les chômeurs anciens combattants de la Première Guerre mondiale ; les tribunaux américains pour réduire les premiers occupants du Sud-Ouest ; le Congrès américain pour briser des groupes d’immigrants à l’est. Le cas de Sacco et Vanzetti a été popularisé dans le monde entier, mais qui a entendu parler des nombreux assassinats légaux commis contre les cadres des Wobblies ? Les Wobblies (membres des LW.W. - Industrial Workers of the Wonld : Travailleurs industriels du monde - organisés en 1905 et très implantés parmi les travailleurs sans qualification professionnelle des États du Pacifique et des Montagnes Rocheuses) furent impitoyablement persécutés par le gouvernement à titre d’espions (ils luttaient contre la Première Guerre mondiale) et d’anarchistes. I1 est maintenant prouvé d’après des documents officiels que le département de la justice en est venu à poser des bombes, de façon à arrêter et faire condamner pour meurtre les dirigeants Wobblies, à susciter des expéditions de « vigilantes » (gardes civiques) qui aboutirent à l’assassinat de dizaines de Wobblies et à tuer les autres en prison tout en rangeant leur mort dans la catégorie des suicides. En fait, en chaque occasion où la classe dominante s’est sentie sérieusement menacée par un mouvement populaire, elle a eu recours à ce genre de répression violente. Sa méthode a toujours été la même, faire savoir à la, police et aux services locaux chargés du respect de la loi qu’elle considérait les rebelles comme des « cibles de tir à volonté » - et donc renforcer ainsi la répression - d’en bas - et se servir du gouvernement, des services fédéraux d’enquête et des tribunaux pour mener la répression depuis le sommet. Cette combinaison a été efficace jusqu’ici. Elle ne marche plus si bien aujourd’hui - du moins, pas encore.

La raison doit en être cherchée, partiellement, dans la transformation du mouvement. Tandis que, dans le passé, les mouvements populaires des États-Unis étaient limités à des groupes sociaux particuliers (castes) ou à des secteurs de la classe ouvrière faciles à localiser, le mouvement embrasse aujourd’hui tout aussi bien la classe que les groupes sociaux. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il est nécessaire de faire un bref résumé de l’histoire du mouvement.

Le mouvement actuel a pris chair pendant l’ère Mac Carthy, au cours des années 50. Les quelques étudiants dotés de conscience civique furent, de ce fait, désappointés, en premier lieu, par la gauche américaine traditionnelle. Ce ne furent ni la déstalinisation, ni l’exposé ampoulé de Khrouchtchev sur les crimes perpétrés par cette institution antidémocratique qu’est le « centralisme démocratique » russe qui dressèrent la jeunesse américaine contre le parti communiste ; ce furent sa lâcheté, son incapacité ou sa mauvaise volonté à mener la lutte contre les accusations forgées de toutes pièces qui furent portées contre la moindre personnalité, plus ou moins « rose », que l’on soupçonnait d’avoir un organe ou de l’influence. Plus importante encore, toutefois, fut la prise de conscience par la jeunesse du fait que les libéraux américains abandonneraient toujours leurs principes lorsque leur mode de vie serait menacé. Tandis que l’éloquence empoisonnée de Mac Carthy soufflait sur les arts et les humanités libérales, atteignant et infectant leurs professeurs, leurs carrières, leurs valeurs reconnues, ces jeunes virent, incrédules au début, leurs idoles vivantes s’effondrer dans la peur, l’hystérie, la paranoïa. Combien de fois n’entendirent-ils pas leurs mentors libéraux murmurer : « il ne s’agit pas du but et des objectifs de Mac Carthy mais de ses méthodes. » Toutefois, eux, les libéraux, ne firent pas, en public, la moindre objection aux dites méthodes. Le New York Times, grand défenseur des valeurs de l’Amérique libérale, jeta à la porte ceux de ses journalistes qui refusèrent de répondre aux questions du Comité des activités anti-américaines ; les écoles Ivy agirent de même avec leurs professeurs ; les syndicats nettoyèrent leurs sièges de tout militant suspect d’idées de gauche. Et les commu­nistes, à l’exception des dirigeants du Parti, nièrent les accusations, se glissèrent dans les caves en espérant que le vent balaierait tout cela.

Et, en fait, ce fut ce qui se passa. Mais pas parce que la gauche ou les libéraux contre-attaquèrent. Ce fut la classe dominante qui mit fin à Mac Carthy, de peur qu’il ne soit en train d’aller trop loin. Ce fut le magazine Time, qui tira la sonnette d’alarme, Eisenhower qui garda le ton et le Wall Street Journal qui défendit ses reporters contre l’inquisition.

Mais, tandis que les officiels de la gauche et ceux qui se proclamaient eux-mêmes libéraux écoutaient tranquillement leurs disques stéréo sur leurs chaînes haute-fidélité et lisaient leurs livres pleins de culture derrière leurs portes fermement verrouillées, le milieu pacifiste se mit à bouger. A la fin des années 50, son travail fit surface. C’est ainsi que, par exemple, la Société pour la réconciliation (Fellowship for Reconciliation - F.O.R.), qui avait découvert à Montgomery, Alabama, un jeune et fougueux prédicateur noir du nom de Martin Luther King, le fit venir dans sa retraite la plus élevée de New York et lui enseigna les méthodes de la non-violence. Ensuite, au déclin de l’ère Mac Carthy, la F.O.R. et d’autres groupes du même genre lancèrent le mouvement pour les Droits civils. King, après avoir mené une action couronnée de succès contre la ségrégation dans les autobus, poussa des pointes dans toutes sortes de direction en matière de contestation, captivant l’imagination de la jeunesse blanche du Nord. Certains parmi elle s’associèrent avec d’autres étudiants qui n’étaient pas blancs et formèrent le Comité de coordination des étudiants non violents (S.N.C.C.) et se rendirent au Sud - pour y manifester sur le tas dans des restaurants, des boutiques et des services publics où régnait la ségrégation. Le C.O.R.E., qui fut aussi à l’origine fondé par la F.O.R., commença l’agitation dans le Nord et la plupart de ses activistes étaient des Blancs. D’autres encore allèrent dans le Sud dans des groupes sans affiliation déterminée qui aidaient les Noirs à se faire inscrire et, au cours des étés 1961 et 1962 - les étés de la Liberté numéro un et numéro deux - la jeunesse idéaliste de l’Amérique devint militante.

Mais la droite fit de même. Des jeunes Américains, bons, innocents, pleins de bonnes intentions furent battus, emprisonnés, victimes d’attentats et, à l’occasion, tués - et la police était du côté des tueurs (quand elle n’était pas le véritable coupable). A Washington, les représentants de la classe dominante se bornèrent à parler ou à adopter quelques lois bénignes qu’ils ne firent pas appliquer. Les Noirs s’impatientèrent. Lorsqu’ils comprirent que ni la Constitution ni le gouvernement ne souhai­taient réellement les aider à conquérir leurs droits, ils devinrent plus militants et quelques-uns d’entre eux parlèrent même de s’armer. Encore une fois, ils tentèrent de donner une survie au mythe de la démocratie américaine : ils organisèrent des partis, participèrent aux élections, formèrent des groupes de pression, manifestèrent pacifiquement, harcelèrent les libéraux du Congrès, tinrent des meetings et des rassemblements. Sans aucun profit. Washington se contenta de former de nouveaux comités où il nomma des « personnalités » noires grassement payées ; il promit des changements qui ne vinrent jamais. La plupart des étudiants blancs idéalistes croyaient aux bonnes intentions du gouvernement comme l’avaient fait toutes les générations avant eux. Pas les Noirs ; c’en était fini pour eux. Ils expulsèrent les Blancs de leurs organisations et devinrent nationalistes. Le mouvement était parvenu à la croisée des chemins.

Quelques Blancs comprirent. Ils rejoignirent une nouvelle organisation, les Étudiants pour une société démocratique (S.D.S.) ou se tournèrent vers des groupes militants de gauche que n’infectait pas l’opportunisme du parti communiste. Un de ces groupes, qui se transforma bientôt en parti marxiste-léniniste, était le parti progressiste du travail (Progressive Labor - P.L.). Son « front » étudiant, le Mouvement du 2 mai (M 2M) devint une des forces les plus agressivement militantes, la première à attirer l’attention sur la guerre impérialiste que John F. Kennedy menait au Vietnam. Le M.2M. dénonça la complicité de l’Université avec le gouvernement, dévoila les recherches bactériologiques secrètes, se joignit à des grévistes sauvages et mit sur pied un système d’organisation basé sur des cellules. Mais il ne parvint pas à comprendre le nationalisme du mouvement noir, dû au réformisme des Blancs et à leur constante trahison devant la répression et non à une identification réactionnaire avec l’Afrique (encore que celle-ci existait et existe encore dans beaucoup de groupes noirs).

Sous l’influence de l’étonnante ténacité de Cuba face aux menaces et aux interventions des États-Unis (les infiltrations clandestines aussi bien que l’invasion au grand jour de la baie des Cochons), le mouvement étudiant américain devint constamment plus anti-impérialiste. Le S.D.S., largement infiltré par les membres du P.L. issus du Mouvement du 2 mai (dont la dissolution avait été décidée en 1964 pour mener à bien cette infiltration) commença à s’attaquer de plus en plus activement à l’Université. Les grèves étudiantes commencèrent en 1964 et les rassemblements contre la guerre du Vietnam devinrent chose commune. L’establishment libéral essaya de récupérer les sentiments naissants d’opposition à la guerre en organisant des teach-ins qu’ils contrôlaient et où figuraient toujours les « deux côtés » ; mais la digue était rompue. En 1964 également, les Noirs se révoltèrent à Watts et à Harlem et le sérieux du mouvement de libération noire devint évident. D’un seul coup, l’organisation fondée par la F.O.R. et Martin Luther King, la Conférence pour la direction des chrétiens du Sud (S.C.C.C.) apparut pâle et acceptable à la bonne société libérale et elle bénéficia d’une « reconnaissance » officielle, qui poussa les militants noirs plus loin à gauche, voire à des positions presque révolutionnaires. Ces Noirs n’étaient pas contre les alliances avec les Blancs ; ils n’insistaient que sur un point, à savoir que les discours sur les alliances n’aboutissent immanquablement qu’à un seul résultat - à des discours. C’est dans l’action seulement que d’authentiques alliances se noueraient.

Quelques militants blancs le comprirent parfaitement. A l’université libre de New York, fondée par des démissionnaires de l’ancien M.2 M, des membres du Progressive Labor qui avaient visité Cuba pendant les étés 1963 et 1964 et des militants indépendants de la Nouvelle gauche, quelques militants organisèrent un groupe de soutien au S.N.C.C. ; une des tâches de ce groupe était de se procurer des armes soit pour les passer aux Noirs, soit pour les utiliser dans des actions de diversion lors de la prochaine révolte noire. Il ne s’agissait encore que de rhétorique, mais elle était contagieuse. A la fin de 1965, l’université libre organisa le Contingent révolutionnaire (R.C.), groupe d’action militante chargé d’aider la libération noire aux États-Unis et le F.N.L au Vietnam. Au début de 1966, le R.C. manifesta publiquement son soutien total au F.N.L., appelant les gens de gauche aux États-Unis à cesser de s’amuser à des débats et des teach-tins récupérateurs et à renoncer à parler de négociations au Vietnam. « Nous sommes pour la victoire du F.N.L. », déclarait le R.C. qui annonçait qu’à l’avenir il agirait en conséquence.

Dans le mouvement noir, au même moment, la conscience du fait que la guerre du Vietnam et le racisme aux États-Unis étaient dus à la même cause (le chauvinisme raciste des Américains, car le capitalisme n’était pas encore mis en cause, en règle générale) commençait à prendre racine. Aussi, malgré les efforts acharnés des pacifistes, des membres en titre de la IVe Internationale (le Socialist Worker Party et son groupe étudiant l’Alliance socialiste de la jeunesse - Y.S.A.) et du parti communiste qui trouvaient tous la position du S.N.C.C. et du R.C trop radicale, la tendance était marquée. La campagne unilatérale (contre la guerre seulement) des trotskistes, anticapitalistes par la phrase et l’opportunisme de style Front populaire du P.C., ne pouvait plus l’emporter dans le mouvement. Lors de la fameuse manifestation de mars 1967 qui fit descendre un demi-million de personnes dans les rues de New York, la Nouvelle gauche se déclara communiste révolutionnaire. Au cours de la marche elle-même, le R.C. quitta l’itinéraire prévu, envahit Times Square et, suivi par une très large fraction du contingent de Harlem qui avait défilé aussi avec des drapeaux F.N.L., se heurta à la police dans la première avenue et la 42e Rue. Pour nombre d’entre nous, Blancs de gauche, qui avions pourtant été battus par la police dans le Sud et lui avions même résisté parfois, cette marche fut la première occasion de prendre l’offensive. Nous avons attaqué la police et nous nous sommes battus. Bien sûr, nous avons perdu. Mais ce n’était qu’un début.

La marche donna aussi aux Noirs leurs premiers alliés concrets forgés dans la bataille. Par la suite, l’alliance se dissolvait de par une intelligente tactique policière : les Blancs arrêtés ne furent pas battus dans les postes de police, les Noirs le furent. Mais le souvenir demeura des Blancs et des Noirs combattant côte à côte ; les membres du R.C. nouèrent et conservèrent des relations de confiance avec quelques-uns des dirigeants du S.N.C.C. L’analyse que faisait à l’époque le R.C. était une variante de la théorie de Lin Piao : les villes, disait-elle, ce sont les États-Unis, rien que les États-Unis ; la campagne, c’est le monde sous-développé que les États-Unis développent et exploitent (dans ce monde, il faut ranger la nation noire à l’intérieur des États-Unis, les zones colonisées de l’intérieur) ; la tâche des révolutionnaires américains est de rejoindre la lutte hors des villes et d’aider à les étrangler. Ainsi, en avril 1967, le R.C. créa les Corps révolutionnaires pour la paix, (R.P.C.), dont l’objectif était d’envoyer de jeunes combattants rejoindre les guérillas dans le monde sous-développé. Le lancement public des Corps sembla réveiller le gouvernement : d’une part, il prépara, à destination de la Commission des activités anti-américaines, un dossier sur les « propagateurs de la guérilla » aux États-Unis (tous les leaders du R.C. y étaient épinglés) ; d’autre part, il donna instruction à des mouchards de rejoindre l’université libre, le R.C., et, si possible, les Corps révolutionnaires.

Ce qu’ignorait le gouvernement, c’est qu’il n’y avait pas, en fait, de Corps révolutionnaires. Quelques militants de l’université libre étaient effectivement partis pour le monde sous-développé afin d’y apprendre et peut-être d’y combattre (l’un d’entre eux, Jim Mellen qui alla en Tanzanie où il se lia étroitement avec le F.R.E.L.I.M.O. et qui est à l’heure actuelle un des dirigeants des Weathermen, quitta les États-Unis avant que le R.C. soit créé). Mais tout ce qui est ressorti de l’affaire à l’époque fut que je fus choisi pour annoncer publiquement l’initiative dans une sorte de rassemblement préparatoire au ’Moratoire, dans une église de l’Est Village à New York. Notre objectif était strictement propagandiste. Nous espérions que ce truc à la Mac Cluhan s’emparerait de nos idées pour les répandre dans la presse en place, à une époque où il n’y avait pour ainsi dire pas de presse « sous le manteau » aux États-Unis. Et c’est sur cette voie que les choses s’engagèrent ; l’agence United Press International transmit notre annonce dans tout le pays et nous reçûmes des lettres de volontaires potentiels de toutes sortes d’endroits, noms de gens désireux de combattre qui assuraient donc qu’ils pourraient rester clandestins par sécurité, noms qui furent utiles au mouvement par la suite. Mais, fondamentalement, le R.C. et, à coup sûr, les Corps révolutionnaires pour la paix ne faisaient qu’une propagande encore purement verbale qui visait à nous radicaliser et nous rassembler nous-mêmes autant que n’importe qui d’autre. C’était, pour nous, jeunes des classes moyennes, une façon de nous entourer de définitions tellement tranchantes de nous-mêmes que si nous ne les mettions pas en pratique ensuite, nous nous jugerions nous-mêmes foutus.

Le reste de la. gauche, cependant, nous prit aussi au mot et nous devînmes de fieffés aventuristes. La rupture avec le P.L. devint inévitable et la rupture ultérieure entre le P.L. et les guévaristes contraignit le P.L. à dénoncer Cuba comme révisionniste, puis à dénoncer les Vietnamiens pour leur acceptation de l’aide russe et, enfin, à transformer le P.L. en une nouvelle version du vieux P.C. Mais tout cela se passa plus tard. A la même époque, d’autres groupes étaient en train d’évoluer, ailleurs, vers des positions « aventuristes »

Les plus importants de ces groupes étaient sur la côte Ouest. Dans cette région, le mouvement était éclos du mouvement pour la liberté de parole, créé en 1964 sur une base semi-mystique, réformiste et apolitique. Non que tous les dirigeants de ce Mouvement n’aient pas été politisés ; certains l’étaient. Mais alors que le Mouvement s’épanouissait à Berkeley et gagnait d’autres universités, sa pointe était principalement dirigée contre le système universitaire et ses effets déshumanisants sur les étudiants d’origine bourgeoise. La relative rudesse de la répression qui s’ensuivit (condamnations à quelques mois de prison) radicalisa beaucoup des dirigeants du Mouvement et le sentiment grandissant contre la guerre unit la protestation contre le système américain d’enseignement aux mouvements contre la répression et pour les droits civiques. Jerry Rubin, par exemple, fut alors fortement influencé par le P.L, et, en sa qualité de responsable de la campagne pour Robert Scheer, qui allait devenir par la. suite le principal animateur de Ramparts, tenta de mener le combat électoral sur une base très politique ; il perdit ses illusions lorsque Scheer, comprenant soudain qu’il pouvait gagner un siège au Congrès, essaya d’estomper son radicalisme originel. Rubin et divers autres militants de gauche organisèrent alors des manifestations contre le Comité des activités anti-américaines, qui enquêtait sur la côte Ouest ; ce fut alors leur tour d’être traduits devant le Comité, au même titre que des membres de l’université libre et des militants de la première heure du P.L. qui avaient fait le voyage à Cuba. C’est aux audiences du Comité que la différence entre vieille et nouvelle Gauche devint perceptible pour tous. Les nouveaux militants n’avaient rien à cacher ; ils étaient fiers d’être des communistes révolutionnaires, ils refusèrent de faire usage du cinquième amendement, ils dénoncèrent les membres du Congrès ; aux menaces du Comité de devenir des objets de mépris, ils répondirent en criant : « C’est vous qui êtes méprisés par le peuple » et ainsi de suite. Les jeunes avocats qui accompagnaient ces jeunes rebelles s’engagèrent aussi : ils refusèrent de jouer le jeu et furent expulsés de force par les policiers fédéraux ; en agissant ainsi, ils troublèrent et discréditèrent à un tel point le Comité que les audiences furent rapportées et que plus personne ne fut accusé ce quoi que ce soit. Notons au passage qu’un de ces avocats était Beverly Axelrod qui représentait Jerry Rubin et quelques autres ; elle devint plus tard l’avocat de Huey Newton et d’Eldridge Cleaver et, devenue « noire d’honneur », contribua à consolider l’alliance entre Blancs et Noirs dans l’Ouest.

A l’époque je me rendis dans la Baie pour enseigner au collège d’État de San Fransisco ; le mouvement blanc était divisé en deux branches : l’une, très politique, au collège où je me rendais et dans quelques secteurs des autres universités : à Berkeley et San José surtout ; l’autre, totalement apolitique, dans les communautés hippies. Les hippies, dont beaucoup s’étaient installés dans le quartier Haight-Ashbury de San Fransisco, étaient les enfants du « pouvoir fleuri ». Ils voulaient qu’on les laisse seuls à jouir en paix : du paysage, de la marijuana, des uns des autres. La plupart d’entre eux avaient été élevés dans des collèges, s’étaient trouvés dégoûtés de l’esprit de compétition du système universitaire, n’avaient aucun intérêt pour l’argent, si ce n’est pour leurs besoins élémentaires, et se sentaient totalement étrangers à la frénésie « normale » des Américains pour les biens : à l’exception des disques, de pop et de rock, qu’ils écoutaient pendant des heures et des heures. D’ordinaire, un seul membre de la commune travaillait, chacun son tour, selon un système de rotation, et son salaire suffisait à nourrir toute la commune. Ils fauchaient les quelques meubles élémentaires dont ils avaient besoin, ils vendaient des journaux dans la rue, mendiaient ou faisaient de petits travaux ici ou là. Ils voyageaient en stop et, comme ils étaient si pacifiques et si amicaux, beaucoup de « gens bien » les prenaient en charge. Refusant de suivre la voie américaine, ils étaient dépourvus d’ambition, contre la guerre, contre la conscription, contre l’impôt, contre la pollution. Le P.L. et d’autres organisations ne cessaient de tenter de les endoctriner : en général sans succès.

Au même moment existait, bien sûr, une organisation noire en pleine progression, très active dans la baie : le parti des Panthères Noires pour l’autodéfense. Lancé par Huey Newton, vétéran de la révolte de Watts, et par Bobby Seale (tous deux avaient organisé le programme d’études noires au collège communautaire de Merritt), le parti des Panthères Noires (B.P.P.) se limitait strictement à l’époque à un groupe d’autodéfense, cherchant à entraver l’activité de la police d’Oakland, qui était à l’époque (et est encore) une des polices les plus odieuses des États-Unis. Comme les policiers d’Oakland avaient l’habitude de tuer les Noirs qui protes­taient contre le traitement qu’on leur réservait (« tentative d’évasion ») et de battre sauvagement tous ceux qu’ils traînaient en prison, Newton et Seale décidèrent de rassembler une équipe de Noirs, qui circulait en voiture dans la communauté afin de servir de témoin dans toute arrestation. Ils inscrivaient le nombre de policiers, le lieu et l’heure de l’arrestation, la description des victimes et fournissaient ensuite leurs notes de témoins oculaires à titre de preuves. Bien évidemment, les flics n’apprécièrent pas cette tactique et commencèrent à harceler les Panthères. Les Panthères décidèrent alors de s’armer, comme la loi les autorisait alors à le faire en Californie ; les flics réagirent en tirant sur les Panthères. Quand celles-ci ripostèrent, on changea la loi, et porter des armes devint, pour eux, un acte illégal.

En octobre 1967, les militants de gauche de la. Baie, qui n’avaient absolument aucun contact avec les Panthères, décidèrent d’essayer de faire fermer pendant une semaine le centre d’enrôlement d’Oakland, à titre de protestation contre la guerre du Vietnam. Le premier jour, les pacifistes occupèrent 1e centre et furent aimablement emmenés en prison. Le lendemain, le Mardi Sanglant, les groupes les plus militants aboutirent à la conclusion que les manifestations pacifiques n’avaient abouti à rien (le centre d’enrôlement avait fonctionné comme à l’ordinaire) et décidèrent de recourir à la rébellion civile (civil desobedience) et de s’y tenir quelles qu’en soient les conséquences. La riposte de la police fut si sauvage que 145 personnes durent être hospitalisées pour blessures graves. Les flics firent une faute sérieuse : ils frappèrent tout le monde, la presse y compris. Le mercredi et le jeudi, les manifestants décidèrent d’apprendre un peu de tactique. Jusqu’alors, si l’on excepte le P.L., la plupart des mouvements de jeunes, dégoûtés par la tactique autoritaire et opportuniste du très antidémocratique « centralisme démocratique » du P.C., avaient été à l’opposé : pas d’organisation, pas d’élitisme, pas de discipline, rien que l’action spontanée. En conséquence du massacre du mardi, l’exigence temporaire d’une certaine forme d’organisation se fit jour ; aussi, les deux jours suivants, les divers groupes s’entraînèrent, étudièrent les formations et la tactique de la police, le combat de corps à corps, les premiers soins, les dispersions et les regroupements, etc. Nos divers campus étaient transformés en camps militaires, malgré les menaces de l’administration. Et, le vendredi, notre entraînement se révéla payant. Nous courûmes bien, nous contre-attaquâmes bien, nous nous battîmes bien, et nous empêchâmes le centre de fonctionner. Trois fois plus de flics que des nôtres furent hospitalisés et, ce qui était peut-être plus important à long terme, nous nous débarrassâmes de nos préjugés bourgeois concernant le fait de cogner les flics, de voler leurs armes, de violer la propriété privée. Mais ce qui constitua une réelle victoire fut que, pour se venger d’avoir été battus le mardi, les gens de la télévision firent connaître notre action par tous les émetteurs locaux.

A notre retour au collège de San Francisco, les Noirs regardaient notre action à la télévision. Quand nous regagnâmes le campus, ils étaient encore là ; et quand nous organisâmes notre « fête de la victoire », les deux dirigeants de l’Union des étudiants noirs allèrent à la tribune et y montèrent. Le dirigeant des étudiants blancs qui était en train de parler s’arrêta, interdit, et tendit le micro à l’un des noirs, qui répondit : « Non, gars. Je n’ai rien à dire. C’est seulement que nous avons vu vos types se battre aujourd’hui, nous vous avons vus vous battre vraiment contre ces porcs et nous savons maintenant que vous êtes nos frères. Et nous avons pensé que nous devions nous joindre à vous. Alors, continue, frère, continue. » Le hurlement fut énorme et l’alliance commença à se nouer. Peu de semaines après, blancs et noirs occupèrent ensemble le collège pour protester contre sa politique raciste (après une série de demandes d’entrevue laissées sans réponse, puis d’ultimatums) et l’alliance fut scellée. Plus tard encore, des groupes de Blancs pour le soutien aux Panthères Noires s’organisèrent (l’Union des étudiants noirs était, en partie, aux Panthères). Et réciproquement : par exemple, après que j’ai été relâché de prison pendant l’instruction du procès qui m’était fait pour ma participation à l’occupation du collège, je commençai à recevoir des menaces de mort anonymes ; j’en parlai à Beverly Axelrod qui, à son tour, en parla aux Panthères ; deux d’entre elles firent leur apparition, armées de fusils de chasse, pour protéger mon appartement. « Dors tranquille, frère, nous restons là, me dit l’un d’eux. »

La classe dirigeante réagit avec plus de violence. Dans les semaines qui suivirent, la force de police tactique fut utilisée, pour la première fois, contre un rassemblement hostile à Dean Rusk, à San Fancisco ; les dirigeants contestataires furent arrêtés en masse, sévèrement battus après leur arrestation et aspergés de gaz Mace qui peut rendre aveugle (ce qui arriva dans un cas). Ce fut ensuite le tour des hippies d’être attaqués. Le prétexte fut fourni par une protestation pacifique qu’ils organisèrent contre les excès de vitesse des voitures dans leur communauté. Ils furent gazés au Mace, battus, battus encore après leur arrestation. On brisa les portes de leurs logements, leurs disques furent brisés sous le prétexte de rechercher de la drogue. Pendant trois jours les « émeutes de Haight-Ashbury o firent rage ; quand cela fut terminé, il n’y avait plus de hippies : ou bien ils s’étaient transformés en Yippies (hippies favorables à la révolution organisés par Jerry Rubin et Abbie Hoffmann à New York) ou bien ils avaient totalement quitté San Francisco. Les Panthères furent en permanence victimes de rafles, de coups de feu, d’assassinats. Huey Newton fut envoyé en prison pour avoir soi-disant tué un policier avec le revolver d’un autre policier ; Cleaver fut chassé en exil, Seale sans cesse arrêté pour des coups toujours montés de toutes pièces. Les extrémistes blancs furent, eux aussi, persécutés. Beaucoup furent arrêtés à quatre heures du matin par des flics qui firent irruption dans leur appartement sans frapper. Quatre d’entre eux entrèrent de force chez moi, le revolver dégainé, et s’ils ne tirèrent pas, ce fut sans doute grâce à mon voisin qui, éveillé comme je l’étais, vint voir ce qui se passait. Quiconque était arrêté était battu.

A New York, à la même époque, le S.D.S. lança une offensive de Printemps (1968), occupa l’université de Columbia et procéda ensuite à des actions de ce genre dans tout le pays. Ensuite, les événements de France, que chacun suivit attentivement, se terminèrent : par une défaite. Pour les dirigeants du S.D.S., la raison de la défaite était claire : le seul parti de gauche organisé était le parti communiste et ledit Parti ne voulait pas de révolution. La leçon à tirer de cela n’était pas moins claire : quel que soit le nombre de victoires isolées que le mouvement puisse inscrire à son tableau de chasse, le seul moyen de l’emporter est une organisation capable, lorsque les conditions sont mûres, de mener une lutte armée pour le pouvoir Les diverses occupations d’universités américaines prirent fin elles aussi par des défaites ; et la grande bataille de Chicago, bien qu’elle ait réussi à être un succès de télévision à cause de la stupidité des flics dans la rue, fut aussi une défaite dans la mesure où, par la suite, elle ne donna naissance à aucune force cohérente capable de poursuivre la lutte Pendant tout ce temps, le P L., qui avait refusé de participer à l’affaire de Chicago et qui s’opposait à toute nouvelle manifestation étudiante, injectait toutes les réunions du S.D.S. de son exigence d’une analyse de classe. Bien que, pour la plupart, les militants du S.D.S. reconnussent cette nécessité, ils n’appréciaient pas la ligne du P.L. selon laquelle le S.D.S. devait se subordonner à la classe ouvrière et ils résistaient aux propositions du P.L. de constituer une alliance ouvriers-étudiants à cause de la trop grande ressemblance existant entre la ligne du P.L. et celle que proposait le P.C. Cependant le P.L. influençait fortement le S.D.S. dans deux domaines fondamentaux : il achevait de convaincre la plupart des militants étudiants que le S.D.S. devait se restructurer en une organisation collective bien disciplinée et procéder à une analyse minutieuse de sa composition, de ses buts, de ses forces, de son influence et de sa tactique.

En décembre 1968, la première tentative d’une telle analyse globale fut présentée par un groupe de militants S.D.S., rassemblés autour de Mike Klonsky, secrétaire national du mouvement. Cette analyse, intitulée Vers un mouvement révolutionnaire de la jeunesse, déclarait que « les étudiants ne peuvent aujourd’hui et ne seront pas capables demain de réaliser seuls la chute du capitalisme » ; elle appelait à mettre un point final au mouvement pour le pouvoir étudiant qui, aujourd’hui, « doit être considéré comme relevant de l’économisme : c’est-à-dire organisant les gens autour d’une définition étroite de leur intérêt particulier en opposition à l’intérêt de la classe ». La lutte de la jeunesse, poursuivait la résolution, « s’intègre dans la lutte des classes au même titre qu’une grève ouvrière. Nous nous allions aux travailleurs en menant la lutte contre l’ennemi commun et non en assujettissant, avec un air protecteur, notre mouvement à chaque bataille syndicale. Nous nous allions aussi aux luttes de libération anti-impérialistes, en ayant conscience qu’il s’agit là de l’expression authentique de la classe ouvrière au plus haut niveau de sa conscience de classe ».

Le désaccord principal entre le P.L. et le groupe Klonsky à l’intérieur du S.D.S. portait sur la lutte des Noirs pour leur libération. Attaché à une stricte analyse de classe, le P.L. refusait de soutenir le mouvement noir en tant que tel. Le S.D.S., quant à lui, déclarait « nous devons reconnaître qu’est en train de se mener une lutte pour la libération des Noirs à laquelle nous devons nous allier. Ce combat est à la fois une lutte anticolonialiste contre le racisme et les structures du pouvoir de l’impérialisme raciste et un moment de la lutte des classes, dans la mesure où les travailleurs noirs sont parmi les plus opprimés. C’est par le racisme et sa transformation en oppression coloniale que le peuple noir est maintenu au rang de fraction la, plus opprimée de la classe ouvrière. Le racisme (la suprématie blanche) ligote le peuple blanc à l’État en le coupant de la lutte de classe la plus militante ». Et la résolution ajoutait, pierre directement envoyée dans le jardin du P.L. : « Nous devons nous garder de gazer la nature anticolonialiste de la lutte des Noirs pour leur libération en nous bornant à la qualifier de nationalisme bourgeois. »

La résolution fut adoptée, mais elle engendra des débats passionnés avant comme après le vote Elle fut aussi à l’origine de plusieurs nouvelles analyses importantes de la part de militants du S.D.S. L’une d’elles, destinée à avoir une grande influence sur le S.D.S., fut publiée dans les New Left Notes, l’organe du S.D.S., en date du 13 mai 1969. Intitulée Encore sur le mouvement de jeunesse, elle était l’oeuvre de Jim Mellen, ancien professeur d’université, révoqué en 1964 pour avoir publiquement soutenu le F.L.N. et qui avait été ensuite un des fondateurs de l’université libre de New York, avait ensuite passé deux ans à travailler avec le F.R.E.L.I.M.O. et était revenu à Chicago pour se plonger dans les débats théoriques du S.D.S. Internationaliste inébranlable, marxiste-léniniste de longue date, Mellen était passé par une phase P.L. aux débuts des années ig6o ; il était un de ceux qui avaient formulé la théorie Lin Piao globalement avancée par le Contingent révolutionnaire. Il était devenu un des initiateurs de la. formation d’un groupe orienté vers l’action à l’intérieur de S.D.S. Dans son article, Mellen tentait une analyse de classe, à partir des conditions réelles des États-Unis et non de dogmes de manuels. Sur cette voie, il découvrit que le travailleur industriel américain appartenant à un syndicat pouvait être facilement corrompu et récupéré par le capitalisme et était profondément infecté de racisme, du fait de la menace de concurrence de la main-d’oeuvre noire ; il n’était donc pas capable, pour le moment présent au moins, de diriger l’avant-garde révolutionnaire. Mellen examinait minutieusement les couches secondaires de la classe les unes après les autres, soulignait les « privilèges de peau blanche » des travailleurs blancs et concluait : « l’existence d’un traitement préférentiel systématique des travailleurs blancs par rapport aux noirs, et les meilleures conditions de vie qui en résultent pour les ouvriers blancs donnent une base matérielle au sentiment que les travailleurs noirs menacent les privilèges des Blancs, et à l’idéologie raciste qui en résulte et qui est entretenue par ce sentiment de menace. C’est la façon la plus décisive selon laquelle la classe ouvrière américaine est divisée et affaiblie. Deux faits en résultent : la participation des travailleurs blancs à l’oppression de la nation noire confère un aspect anticolonialiste - en plus de son aspect prolétarien - à la lutte des Noirs pour leur libération. Ces deux conditions, jointes au haut niveau de conscience et de militantisme de la colonie noire, font qu’au stade historique où nous en sommes, les Noirs en lutte pour leur libération représentent l’avant-garde du mouvement ouvrier. »

Mellen analysait aussi le rôle des étudiants dans des termes passablement nouveaux. Il écrivait : « L’écrasante majorité de la jeunesse américaine (disons de 18 à 24 ans) est composée d’étudiants, de soldats et de chômeurs. De même, l’écrasante majorité est d’origine sociale ouvrière, quelque confortable, mystifiée ou bourgeoise que puisse être leur idéologie. L’écrasante majorité, en outre, est vouée à des métiers et à des positions dans la société qui la rangera sûrement dans les rangs de la classe ouvrière, quelque degré de conscience qu’elle ait des privilèges que leur offrira leur position spécifique future. J’objecterai, cependant que ce qui donne un contenu de classe spécifique aux luttes de la jeunesse - particulièrement dans les écoles et à l’armée - c’est la prolétarisation du rôle que jouent les jeunes dans ces institutions. A l’armée, quelque forcé qu’il soit d’y aller et quelque impalpable que soit sa production, le soldat effectue un travail très nécessaire au capitalisme sans différence notable avec aucun autre travail ou service. Dans les écoles, la formation au travail qui ne peut être accomplie par les capitalistes particuliers est faite par cet agent du capitalisme de monopole qu’est l’État. En étudiant, l’étudiant se constitue lui-même en force de travail qualifié et, de ce fait, accomplit un travail exploité et aliéné. La nature du travail spécifique de l’étudiant donne aux luttes qu’il mène pour contrôler ou modifier ce travail un contenu de classe. Les luttes des étudiants pour briser le carcan de leur travail aliéné et pour détruire les institutions de classe dans lesquelles ils vivent font partie de la lutte des classes. » Mellen terminait sa longue analyse en déclarant que les applications dogmatiques du marxisme aux États-Unis « attribuaient une position centrale dans la lutte des classes aux travailleurs industriels », ce qui est faux, et « ne parvenait pas non plus à attribuer un contenu de classe significatif aux luttes de la jeunesse. Quand les jeunes soutiennent la. lutte des Vietnamiens et des Noirs et, simultanément combattent la nature de classe des écoles, ils mènent une guerre de classe. »

L’analyse que Mellen et d’autres répandirent rapidement imprégna les cadres du S.D.S. Désappointés par le manque de conscience de classe de la classe ouvrière blanche - frappés, en fait, par son identification réactionnaire à l’Empire américain - avertis de ce qu’aujourd’hui, aux États-Unis, ce sont les Noirs qui ont mené les combats les plus sérieux contre cet Empire ces cadres trouvèrent en partie l’explication du phénomène dans les « privilèges de peau blanche » dont profitaient tous les Blancs, qu’ils soient ouvriers, étudiants ou petits bourgeois. Ils conclurent aussi que, parmi les Blancs, la jeunesse était plus aliénée et, potentiellement, plus révolutionnaire parce que, chez elle, les privilèges de peau n’étaient pas encore consolidés en intérêts privés. Enfin, ils firent revivre la vieille théorie, inspirée par Lin Piao, du Contingent révolutionnaire en insistant sur le fait qu’aujourd’hui la révolution n’est pas localisée mais internationalisée, non pour de simples raisons de solidarité, mais parce que l’Empire américain ne survit que grâce à la domination qu’il exerce sur le monde non socialiste. Parmi les cadres en question, on trouvait d’anciens membres du Contingent révolutionnaire (Gerry Long), d’anciens militants du P.L. (John « J.J. » Jacobs), des dirigeants de l’occupation de Columbia (Mark Rudd) et divers membres du Comité national du S.D.S. (Bernardine Dohrn). Avec Mellen, ces cadres et leurs alliés jouèrent un rôle décisif en expulsant le P.L. du S.D.S. lors du Congrès national de juin ig6g. Ils présentèrent aussi au congrès une résolution intitulée On n’a Pas besoin d’un météorologiste pour savoir d’où souffle le vent. C’est sans doute la déclaration la plus importante qu’ait produite la nouvelle gauche depuis la déclaration de Port-Huron qui, en 1962, annonçait la formation du S.D.S. ; elle doit être lue et figure donc en appendice de mon article.

Ce fut un carnage pour le S.D.S. : non seulement le P.L. fut expulsé de ses rangs, mais une scission majeure se produisit entre le groupe du mouvement de la jeunesse révolutionnaire (R.Y.M.) qui refusa d’abandonner son travail d’organisation des ouvriers blancs de tout âge et ses tentatives de mettre sur pied des alliances pratiques entre blancs et noirs et fut appelé R.Y.b7.-II et, d’autre part, les Weathermen (leur nom vient d’un vers du Subterranean Homesick Blues de Bob Dylan). Ces derniers orientèrent immédiatement leur axe organisationnel vers la jeunesse, et spécialement la jeunesse ouvrière ; ils accordèrent une valeur accrue à la confrontation violente, conçue comme un moyen de harceler le système et comme un facteur de recrutement par l’exemple ; ils estimèrent que leur alliance avec les Noirs ne pouvait devenir réelle qu’à partir d’une action de soutien. o Notre théorie doit découler de la pratique, mais elle ne peut se développer dans l’isolement », avait proclamé le manifeste des Weathermen ; « seule une mise en commun générale de nos expériences peut permettre une compréhension approfondie des conditions complexes de ce pays. De la même façon, seuls nos efforts collectifs vers un plan commun peuvent tester correctement les idées que nous avançons, » Ils s’organisèrent ainsi en collectifs, devenant des révolutionnaires professionnels, soumis à une discipline rigide, avec un comité central (le bureau météorologique - Weather Bureau) et un style de vie entièrement nouveau.

Avant de décrire ce style de vie et de voir comment il a affecté le reste du mouvement, il importe de rappeler qu’à la fin de 1969, la répression avait atteint aux États-Unis un nouveau sommet. Dirigée, depuis Washington, par le ministère de la justice, elle frappait aussi bien la gauche que les ennemis imaginaires de Nixon : les Libéraux. Parmi les victimes des attaques figure la Commission fédérale des Communications, qui reçut un nouveau responsable, l’archi-réactionnaire Dean Burch et la fondation libérale, accusée par Spiro Agnew de financer des recherches révolutionnaires. Ajoutons à cela l’escalade politique de la guerre du Vietnam, les délais apportés à la déségrégation et, plus particulièrement, le procès des huit à Chicago (qui se réduisirent à sept lorsque le président des Panthères Noires, Bobby Seale, protesta à sa façon). Dans presque chacune des bases militaires, des soldats dissidents qui, jusque-là, passaient devant les cours martiales à titre de prévenus libres, furent enfermés dans des boxes ; des soldats furent arrêtés pour avoir « parlé avec déloyauté ». John Mitchell, le procureur général, reconnut que son souci principal était la contestation et le directeur de la division criminelle du ministère, Will Wilson, un Texan de la tendance Goldwater, dirigeait son tir vers la même cible : « Je pense que si l’on pouvait tous les (il s’agit des étudiants protestataires) fourrer dans des pénitenciers, on arrêterait ça (il s’agit du mouvement de protesta­tion) n., déclara-t-il. Ce fut Wilson qui prépara l’accusation au nom du gouvernement contre les huit de Chicago, bien que son prédécesseur, Ramsey Clark, ait conclu qu’il n’y avait pas matière à accusation. De même, la division des Droits civils du ministère de la justice, dont la tâche est de s’assurer que les Noirs bénéficient de tous leurs droits légaux, reçut la directive de s’occuper plutôt des « émeutes » et des plans d’urgence en prévision de désordres futurs. Le service des relations avec les communautés du ministère qui, normalement doit faire en sorte que les canaux de communication entre les zones de ghettos et Washington restent ouverts, interrompit, lui aussi, son travail : sa tâche consista à dresser des fiches sur les fauteurs de troubles et ceux de ses hommes qui étaient chargés des groupes de jeunes se transformèrent en espions fédéraux.

L’espionnage était, bien entendu, devenu la fonction primordiale du ministère de la justice. Le F.B.I. avait reçu de Mitchell et Nixon le feu vert pour enquêter sur les Panthères Noires et le mouvement extrémiste blanc - ce qui avait signifié des milliers de nouveaux téléphones placés sur table d’écoute, de policiers infiltrés et de dossiers établis. L’ensemble de la justice coordonna dès lors ses activités avec le bureau pour le contrôle des activités subversives, dont le plus récent patron, désigné par Nixon, était Otto Otepka, ancien enquêteur du sénateur Mac Carthy, qui avait été chassé du Département d’État au temps de l’administration démocrate, pour avoir organisé la fuite de dossiers, classés comme de haute sécurité, vers la sous-commission sénatoriale de la sécurité interne. Bien plus, le ministère de la Santé, de l’Éducation et de l’Assistance sociale (H.E.W.) reçut la directive d’organiser deux services de renseignements différents, tous deux destinés à espionner les étudiants ; on lui ordonna aussi de lancer une campagne de propagande contre la dissidence étudiante ; le dirigeant de cette force de propagande est Xandra Kayden qui avait fondé en 1968 les Étudiants pour une Université rénovée, organisation de droite destinée à lutter contre le S.D.S. dans les universités.

La répression contre les Panthères Noires fut et est encore bien pire. Une fois que Edgar J. Hoover, chef du F.B.L, les eut stigmatisées comme « la plus grande menace contre la sécurité intérieure du pays », la police locale décida qu’elle pourrait compter sur l’appui du gouvernement à toute mesure de répression contre les Panthères Noires. Et ils ne perdirent pas de temps pour s’y mettre. A New York, vingt et une Panthères furent accusés d’avoir comploté pour poser des bombes dans des grands magasins ; ceux qui furent pris se virent fixer une caution de 100 000 dollars, qu’aucun juge n’accepta de baisser bien que la prétendue preuve de leur délit reposât sur le seul témoignage d’agents de police. Tous les Panthères, sauf deux, furent ensuite placés dans des cellules de haute sécurité (alors qu’un seul, parmi eux, avait été arrêté auparavant, pour un motif quelconque) ; les cellules restaient éclairées vingt-quatre heures sur vingt-quatre et étaient inspectées toutes les demi-heures ; un des Panthères, gravement épileptique, resta enfermé au secret pendant sept mois avant que ses avocats puissent le faire aller à l’hôpital. Pendant ce temps, les Panthères ne reçurent jamais l’autorisation de voir ensemble leurs avocats (ce qui est une nécessité absolue dans une affaire de complot) et toutes leurs requêtes légales échouèrent, ce qui obligea même le Time Magazine à déplorer que les trente-cinq juges différents auprès desquels les avocats des Panthères avaient fait appel « les aient, de fait, présumés coupables avant le procès »

En décembre, à Los Angeles, trois cents flics armés de fusils de chasse, de fusils AR-I5, de grenades lacrymogènes, de sacoches d’explosifs (dynamite), d’un hélicoptère, de béliers, de voitures de transport blindées et de haches de démolition spéciales (jet-ax) attaquèrent le quartier général des Panthères. Douze Panthères leur tinrent tête pendant quatre heures et quarante-cinq minutes, avec des pistolets et des fusils jusqu’à ce que les munitions leur fassent défaut. Ils se rendirent alors, furent arrêtés et la caution leur fut refusée sur l’accusation de tentative de meurtre contre des policiers. Mais au moins, à Los Angeles, les douze étaient-ils vivants. A Chicago, une descente de police du même genre, effectuée au milieu de la nuit, surprit les Panthères endormies ; les flics ouvrirent le feu immédiatement et, à travers la porte, tuèrent Mark Clark, un cadre, puis, dans son lit pendant qu’il dormait, Fred Hampton, qui devait succéder au responsable de la direction, David Hilliard, si celui-ci était emprisonné ou tué. En dépit des preuves accablantes de cet assassinat des deux Panthères par les flics (les photos de la police furent si mal truquées que la presse elle-même se rendit compte de la falsification ; les trous de balle dans la porte avaient été faits de l’extérieur et non de l’intérieur ; les trous que les policiers affirmaient avoir été causés par le tir des Panthères se révélèrent être des traces de clous), en dépit des protestations de la bonne société libérale (entre autres l’ancien juge de la Cour Suprême et ambassadeur Arthur Goldberg), ce furent les survivants des Panthères de Chicago qui furent accusés de meurtre, et non la police.

Mais ces actions policières ne sont que les plus dramatiques de ce qui est devenu monnaie courante. Dans le New Jersey, la police fit une descente dans une fabrique de vêtements qui appartenait à des Noirs et dont les profits allaient aux Panthères ; sous le prétexte de rechercher des revolvers, ils détruisirent totalement pour une valeur de 20 000 dollars de machines. Dans toutes les villes où les Panthères distribuent de la nourriture aux enfants des ghettos, les flics ont fait des descentes dans les églises et les locaux où les repas avaient lieu, détruisant le matériel et jetant la nourriture. Voici le bilan : vingt-huit Panthères ont été tués par la police, cent sont en prison et cinq cents en liberté sous caution, attendent leur procès. Et, partout, le racisme de la justice américaine s’étale maintenant ouvertement et officiellement. A San José, Californie, le juge de première classe Gerald S. Chargin dit à un garçon mexicain de dix-sept ans, accusé d’avoir fait l’amour avec sa soeur de quinze ans, qu’il devait plaider coupable pour éviter les poursuites (sa soeur et lui rejetaient l’accusation, disant qu’ils avaient dormi dans le même lit parce qu’ils n’avaient qu’une couverture pour deux). Lorsque le garçon eut suivi ses conseils, le juge lui déclara : « Vous avez le devoir de vous suicider. Nous avons le devoir de vous renvoyer au Mexique. Il est possible qu’Hitler ait eu raison. Dans notre société, les animaux doivent être détruits. » A San Francisco un policier s’était enivré hors de son service ; furieux parce que sa petite amie avait résisté à ses avances pendant une sortie, il déclara : « Je veux tuer un bougnoul aussi foutument dégueulasse que je pourrai me le mettre sous la dent » ; en essayant de garer sa petite voiture dans un garage du ghetto noir, il érafla un autre véhicule, se mit en colère et tua George Baskett. Le flic, Michaël O’Brien, fut défendu par une des sommités du barreau américain, Jake Ehlich, qui déclara au jury, entièrement blanc, que tous les Noirs et tous les jeunes du S.D.S.. avaient pour but de « détruire notre gouvernement... nos foyers, nos enfants, deux cents années de démocratie américaine, et notre drapeau et tous ceux qui le défendent ». Son client s’en tira : non coupable.

Les Noirs ont, bien sûr, toujours été maltraités par la justice américaine - avec moins de cynisme toutefois dans le Nord, autrefois. Mais ce n’était pas le cas pour les Blancs et la répression accrue à leur encontre, bien qu’ils l’aient attendue depuis longtemps, les a traumatisés. Depuis l’été 1969, presque tous les porteurs de cheveux longs, arrêtés, ont été systématiquement battus en prison. Les Blancs qui ont des activités politiques sont couramment arrêtés pour trafic de drogue, que la police cache elle-même chez eux. Quand les policiers ont fait irruption dans mon appartement de San Francisco, ils avaient avec eux un sac de marijuana. Quand, plus tard, j’ai été arrêté à Chicago, j’ai été battu toutes les nuits, pendant douze nuits, avec des tuyaux de caoutchouc, sur les côtes principalement. Pour un gauchiste, être arrêté pour la drogue est dangereux. John Sinclair, par exemple, a été condamné à dix ans de prison, théoriquement pour avoir eu en sa possession deux cigarettes de marijuana, en fait parce qu’il dirigeait les Panthères Blanches. Pendant plus d’un an, la police a fait des descentes impromptues chez les militants d’extrême-gauche ; aujourd’hui, conséquence de la loi « anti-crime » de Nixon, la police a le droit de le faire légalement. Les téléphones de toute la gauche sont fliqués, la plupart des maisons et des appartements aussi ; et quiconque franchit la frontière d’un État pour se rendre à une manifestation est susceptible d’être arrêté pour « complot » en vue d’une émeute. C’est sur cette accusation que les huit de Chicago furent arrêtés ; leur procès fut une farce au cours de laquelle le juge n’accepta aucune des objections de la défense, reçut toutes celles de l’accusation, refusa de laisser venir à la barre les témoins de la défense (y compris l’ancien procureur général Ramsey Clark) et écarta tout ce qui tendait à prouver que c’était la police, et non les accusés, qui avait provoqué les émeutes. Qui plus est, la plupart des inculpés ne se connaissaient pas les uns les autres avant le procès ; mais, selon la loi américaine, cela n’a pas d’importance ; ce sont leurs intentions qui comptent. La justice fut bafouée de façon tellement flagrante que le chef du bureau de Washington du New York Times, Tom Wicker, à l’ordinaire représentant insipide de l’establishment libéral, réagit avec désespoir : « Est-ce que le pays légal de l’Amérique va observer tout cela en silence, en faisant confiance à la Cour Suprême pour rectifier les erreurs bien plus tard, si elle le fait jamais, et après seulement que d’indescriptibles préjudices auront été portés à des individus, après de nouvelles démonstrations de ce qu’est ce genre de « justice » devant une jeunesse, où nombreux sont ceux qui croient que les idéaux américains sont une supercherie. »

Mais les chances qu’a la Cour suprême de rectifier ces excès reconnus sont minimes. Tout d’abord, la Cour subit de fortes pressions pour qu’elle se conforme aux voeux de l’administration. Ensuite, Nixon ne nomme à la Cour que des racistes sudistes. En dernier lieu, l’administration Nixon cherche à jeter la suspicion sur les membres de la Cour qui croient le plus en la justice - et spécialement sur William O. Douglas qui a publiquement stigmatisé le manque de démocratie des États-Unis. Dans un livre récent, Sujets de Révolte (publié en février), Douglas déplore, par exemple, que l’Amérique soit devenue « l’État de la prospérité sens-dessus-dessous ». « Les chemins de fer, les lignes aériennes, les compagnies de navigation reçoivent tous des subsides ; et les portes de ces sociétés ne sont jamais défoncées la nuit par la police. » Les grandes sociétés et le gouvernement « font naître de concert un climat de conformisme qui fait de toute idée oppositionnelle une idée non américaine... Le F.B.I. et la C.I.A. sont les coupables les plus notoires, mais des étoiles de moindre grandeur brillent aussi : le téléphone de tout service fédéral ou de tout service d’État est douteux. Chaque salle de conférence peut être vraisemblablement considérée comme fliquée. Chaque téléphone d’ambassade est un micro ouvert. Certains hôtels de Washington ont des chambres spécialement conçues, avec un système d’enregistrement et même des glaces sans tain, qui permettent de prendre sur magnétophone ou de filmer les occupants. n Et le juge de la Cour suprême conclut : « Georges III fut le symbole contre lequel nos fondateurs firent une révolution que l’on considère maintenant comme éclatante et glorieuse... Nous devons comprendre que l’Establishment d’aujourd’hui est le nouveau Georges III... Là où les griefs s’amoncellent et où les porte-parole élus représentent l’Establishment, la violence peut être la seule réponse effective. »

Les Weathermen, bien sûr, sont totalement d’accord. Mais l’analyse des mouvements anciens aux États-Unis leur enseigne qu’à moins d’adopter le style de vie des révolutionnaires, les révolutionnaires blancs risquent d’être récupérés - et l’ont toujours été en fait - à cause de l’abondance des privilèges de peau blanche. De fait, depuis que, l’année dernière, 1a répression s’est faite plus lourde aux États-Unis, les groupes intellectuels se sont évanouis. Les excuses qu’ils présentaient étaient nombreuses : nous devons repenser soigneusement nos théories ; nous devons attendre la dépression qui radicalisera les travailleurs ; nous devons organiser les masses ; nous ne devons pas nous laisser isoler par un aventurisme qui éloigne les masses, etc. L’analyse des Weathermen exclut de telles rationalisations : la classe ouvrière profite trop des privilèges de peau blanche pour constituer une avant-garde ; les jeunes constituent la force qui possède le plus grand potentiel révolutionnaire, parce que leurs privilèges ne sont pas institutionnalisés et parce qu’ils sont le secteur le plus aliéné de la classe ouvrière blanche ; la parole seule ne transformera pas les hommes de gauche en révolutionnaires, seules l’action plus la parole le feront ; et encore n’est-ce pas assez puisqu’en jeune blanc peut toujours se replonger dans son abondance illusoire de privilégié à peau blanche. Toujours, à moins qu’il ne se plonge totalement dans la révolution, non seulement par les idées mais par tout son style de vie. Même alors, disent les Weathermen, il peut encore choisir à rebours à moins qu’il ne reçoive l’aide de ses camarades lors de ses moments de faiblesse. Cela signifie qu’il doit vivre, travailler et combattre au sein de collectifs.

Les Weathermen disaient bien le fond de leur pensée. Ils organisèrent des collectifs dans douze villes de première importance, non pas d’élégants centres bourgeois comme Los Angeles et San Francisco, mais dans des villes ouvrières, rudes et dures : Detroit, Chicago, Pittsburgh, Milwaukee, Cleveland, Columbus (Ohio), Brooklyn. Douze personnes physiques, hommes ou femmes groupés par affinités, vivant dans une seule pièce. Le bureau météorologique (Comité central) donne l’exemple : entraînement physique, karaté, formation politique, sessions de critique et d’autocritique, discipline rigoureuse dans le combat et hors du combat. Tout est social, rien n’est privé, disent-ils. Sexe, doutes, faiblesses, peurs, renoncements, désirs - tout doit se passer au grand jour. Avoir tels sentiments ou telles faiblesses n’est pas un péché mais le produit normal d’une société corrompue qui nous a tous modelés. Les produire au grand jour pour qu’on en discute en communauté est le seul moyen de les surmonter. Les Weathermen sont des êtres sociaux, leur tâche n’est pas seulement d- former des cadres de l’armée révolutionnaire qui écrasera un jour le capitalisme national ; ils doivent aussi aider à construire l’homme socialiste dans le combat. Dans quelques collectifs, les Weathermen prirent du L.S.D. pour aider à faire surgir les paranoïas, les complexes, les problèmes intérieurs de leurs membres. Cela marcha. Cela permit aussi de déceler tout agent infiltré par la police. Les autres collectifs adoptèrent la méthode. Les faiblesses furent révélées, les militants comprirent leurs responsabilités, leurs côtés forts. Un ancien professeur de vingt-neuf ans, d’habitudes très universitaires, Shim’ya Ono, se colleta avec sa propre immaturité et apprit à accepter comme chef de la collectivité une fille de dix-sept ans, à obéir à ses ordres et à ne jamais discuter les directives du Bureau pendant le combat, même lorsqu’elles émanaient de « J. J. » qui n’avait que vingt et un ans. Des intellectuels de gauche apprirent à vivre sans rien qui leur appartienne, à tout partager, à renoncer à la vie privée (ce qui devint une règle non seulement pour des raisons psychologiques et sociales, mais aussi pour des motifs de sécurité). Les jeunes femmes apprirent ’a oublier le goût bourgeois en matière d’habillement et à mettre ce qui était le plus pratique. Tous abandonnèrent les conceptions monogames, ancrées de longue date, comprirent que les relations personnelles basées sur la dépendance n’étaient pas seulement dangereuses dans la bataille, mais corruptrices dans la formation des valeurs.

Il est dur d’être un Weatherman ; il est encore plus dur de se battre comme l’un d’entre eux. La première action d’envergure des Weathermen fut prévue pour octobre à Chicago. Ils espéraient que des milliers de gens viendraient et comptaient sur au moins un noyau dur de mille personnes habituées au combat de rue, que l’on aurait alors intégrées à de nouveaux collectifs. Tout l’été, ils recherchèrent des appuis - et passèrent d’interminables heures à débattre avec les gens d’autres mouvements qui taxaient d’aventurisme leur objectif proclamé de démolir le Loop (le quartier riche de Chicago) : « S’il s’agit d’une lutte à l’échelle mondiale, si les Weathermen ont raison sur ce point fondamental, à savoir que la lutte fondamentale du monde actuel est la lutte des peuples opprimés contre l’impérialisme américain, alors il est clair que rien de ce que nous pouvons faire dans la mère patrie ne peut être aventuriste. Rien de ce que nous pouvons faire, car il s’agit d’une guerre qui est déjà engagée et dont les termes sont déjà définis », expliquait en septembre Bill Ayers, membre du « Bureau météorologique ». Carl Davidson, ancien dirigeant du S.D.S., répliqua : « Les erreurs aventuristes sont commises lorsque les révolutionnaires suivent une ligne d’action qui les isole du peuple, montre leur manque de confiance dans le peuple, révèle leur mépris du peuple et les conduit éventuellement à se substituer au peuple. » Les Weathermen rétorquèrent que le peuple n’est pas fait des seuls ouvriers qui vous ignorent et vous combattent, mais des jeunes, des Vietnamiens, des Dominicains, des Congolais, etc.

Finalement, le jour vint : 8 octobre 1969 à Chicago. Où était l’Armée rouge prédite par les Weathermen ? Il n’y avait pas des milliers de manifestants, pas même le chiffre de base de mille. Tout juste cinq cents membres des collectifs, effarés et gênés, que la police surpassait en quantité à raison de dix contre un, avec en plus la Garde nationale dans le voisinage et prête à répandre à tout appel : « Bon, cria un dirigeant Weathermen, vous savez pourquoi nous sommes venus et aussi ce que nous avons promis de faire. Ce n’est qu’un début. Il dépend de nous maintenant que ce soit ou non la fin. Alors allons-y. » Et ils chargèrent. Le combat fut probablement le plus dur de toute l’histoire de la nouvelle gauche. Des milliers de policiers, usant de gaz lacrymogènes et de matraques puis de revolvers contre un groupe de gosses blancs, déchaînés mais strictement disciplinés, protégés par des casques, des bottes, des coquilles protectrices, utilisant des tuyaux de plomb et des chaînes. La ville regardait avec stupeur les Weathermen, qui chargeaient timidement d’abord, puis de plus en plus résolument, se dispersaient, se regroupaient, se dispersaient et partaient de leur champ de bataille pour gagner le Loop où ils firent ce qu’ils avaient dit, brisant les fenêtres et détruisant les magasins. Plus de deux cents Weathermen furent arrêtés, huit furent blessés par balles (il n’y eut pas de morts) ; et pourtant, le lendemain ils étaient de retour. Cette fois-ci, le coup principal devait être porté par des femmes de l’organisation. Il n’y en avait que soixante-cinq, encerclées par cent cinquante flics. Les filles étaient plus effrayées que la veille car elles se sentaient plus isolées. Bernardine Dorhn dit alors aux femmes : « La peur que les gens ressentent dans cette manifestation doit être offerte en contrepartie de la faim, de la peur, des souffrances que connaissent les Noirs, les Métis, les jaunes dans ce pays et dans le reste du monde. » Elle les emmena alors hors du parc Grant, à travers l’hôtel Hilton, jusqu’aux barrages de police. Les Weatherwomen se battirent bien et terrassèrent beaucoup de flics, mais elles furent arrêtées. Pourtant, elles étaient là à nouveau le jour suivant, et ainsi de suite la semaine durant. A la fin, deux cent quatre-vingt quatre se trouvaient en prison, avec des cautions fixées à un million de dollars.

Mais la force des Weathermen grandissait. Vaincus, ridiculisés et même dénoncés comme contre-révolutionnaires pour leur aventurisme, ils gagnèrent d’abord le respect des jeunes de la classe ouvrière, puis leur attention. Dans la mesure même où les collectifs continuaient le combat, leur influence suivait la même courbe. En outre, une autre de leurs tactiques sembla s’avérer payante, mais à la longue. Ce fut la tactique des « bris de barreaux » dans les écoles. Les collectifs Weathermen occupaient des écoles supérieures fréquentées par les ouvriers, barricadaient les portes, expliquaient les raisons de leur action, corrigeaient tout professeur qui tentait de s’opposer à eux et ensuite menaient la bataille contre la police qui encerclait l’école. J’ai rencontré une fille qui avait été assez impressionnée par cette opération pour vouloir rejoindre les Weathermen. Je lui demandai si elle ne pensait pas qu’une telle tactique violente n’était pas de nature à provoquer un retour de flamme fasciste. Elle me répondit : « Je ne comprends pas ce que vous voulez dire par fasciste. Tout ce que je sais est que je veux faire un certain nombre de choses qui ne font de mal à personne et que je ne peux les faire et vous savez pourquoi : mes parents m’en empêchent, mon école m’en empêche, 1a police m’en empêche. Mes copains garçons doivent se couper les cheveux ; nous ne pouvons pas fumer ce qui ne fait de mal à personne mais eux peuvent boire et quand ils le font, ils se cognent dessus. Mon vieux, je veux seulement foutre en l’air cet endroit, me débarrasser de toutes ces limaces et être sûre que personne n’enverra jamais mes amis mourir au Vietnam ou n’importe où ailleurs. » « Ça ne te fait rien de n’avoir rien qui t’appartienne, à toi seulement ? » lui demandai-je. « Nom de Dieu, non, je ne veux pas avoir de choses à moi ; tout ce que cela vous fait c’est que vous en voulez encore plus. Ce n’est pas pour cela que nous sommes au Vietnam ? Parce que les salopes qui dirigent ce bordel de pays en veulent plus, et plus, et toujours plus ? » Elle se rendait à Flint, Michigan, où les Weathermen tenaient un congrès national, le 27 décembre dernier. Elle avait quatorze ans.

C’est ce genre de recrue que les Weathermen recherchent surtout. Les jeunes des collèges bourgeois peuvent toujours se réadapter dans le système ; pas les évadés des écoles supérieures. Les Weathermen, qui considèrent leurs collectifs comme de, organisations préparatoires au Parti, espèrent que de la lutte surgira éventuellement le type de cadres capables de diriger un authentique parti révolutionnaire, parachevé par une Armée rouge apte à mener la lutte armée contre le système. Ils sont encore à leurs débuts : pas plus de deux mille en mars 1970. Les contra­dictions de l’organisation sautent aux yeux, particulièrement aux yeux des militants. Pour les autres courants de gauche, le militantisme des Weathermen est une menace et ceux qui sont les plus acharnés à les attaquer sont les dirigeants du R.Y.M.-II ou les anciens intellectuels de gauche. Dans la plupart des cas, ces anciens gauchistes et ces extrémistes de fauteuil devraient se sentir menacés ; mais en fait, comme ils n’ont absolument aucune intention de compromettre leur mode de vie pour une révolution qui aura toujours lieu demain, il y a un certain illogisme dans la rigidité des Weathermen, cette rigidité que formule ainsi l’ancien universitaire Shin-ya Ono : « Pour nous, « mouvement populaire », il n’y a que deux possibilités : ou bien nous fonçons pour devenir des soldats de la guerre révolutionnaire mondiale, ou bien nous retombons chacun dans nos trous bourgeois et devenons des porcs anticommunistes. n Il est évident qu’une telle politique de l’où bien-ou bien élimine des dizaines d’organisateurs, de propagandistes, de collecteurs de fonds, qui sont tout à fait révolutionnaires et peuvent jouer un rôle décisif pour préparer le terrain aux soldats rouges.

L’influence principale des Weathermen ne se mesure pas, cependant, au nombre de magasins qui ont été dévastés, au nombre de porcs (flics) qui ont été expédiés à l’hôpital, au nombre de révolutionnaires de pacotille qui ont été dénoncés mais plutôt au climat qu’ils ont créé aux États-Unis. Jouant peut-être le rôle des Narodniks dans le contexte américain, les Weathermen sont les principaux responsables de l’escalade des contre-attaques que mène le mouvement contre la répression croissante. Non seulement un nombre grandissant de membres du mouvement travaille désormais plus opiniâtrement et plus longuement, dans des entreprises de plus en plus souvent collectives, mais encore la lutte armée est en train de passer de plus en plus dans le fonds commun. Et pas sous la forme de simples sabotages mais sous celle d’attaques directes contre les troupes du système : la police. Quelques-unes des actions entreprises ont fait l’objet de publicité : par exemple, le dynamitage, suivi de graves dégâts, des docks de l’United Fruit, des bureaux de deux banques (Marine Midland et Chase Manhattan), de la Standard Oil, de la R.C.A. et de la General Motors, des bâtiments de l’Office fédéral et de la Cour criminelle, du centre de Recrutement de Whitehall (qui a été tellement endommagé que le gouvernement a renoncé à l’utiliser), de l’usine nucléaire de Rocky Plant (qui ne sera remise en état de marche que dans un an), de l’usine de munitions de Hanover, de trois usines de la General Electrics à New York. Ce ne sont là que les exemples les plus spectaculaires des sabotages devenus courants aux États-Unis. Presque tous les jours, aux États-Unis, une usine de guerre ou une entreprise qui participe directement à l’activité de l’impérialisme américain est endommagée ou temporairement mise hors d’état de fonctionner. De puis, les flics sont attaqués dans la plupart des grandes villes. A New York, jusqu’à ce jour, sept bombes ont éclaté dans des voitures de patrouille de la police. En Californie, une douzaine de flics ont été tués. A Harlem, le Front de libération des Noirs (B.L.F.) a proclamé que « l’état de guerre existe entre l’Amérique noire et les forces et institutions oppressives des Blancs ». Ses mémoires canardent les policiers tous les jours. Même lorsque aucune organisation, aucun groupe n’y participe, le recours à la contre-attaque se répand dans toute l’Amérique. Les manifestants étudiants ne se contentent plus de se battre contre la police jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés. Ils recourent à la tactique de l’attaque surprise et, immanquablement, ils attaquent les symboles de l’oppression et de l’exploitation en cours ; par exemple, en février dernier, à Santa Barbara, Californie, des étudiants contestataires ont incendié le siège local de la Banque d’Amérique, la première banque mondiale. Interrogé sur les motifs de cette action, un étudiant répondit : « Parce que c’était le plus grand truc capitaliste des environs. »

Il est, de toute évidence, à l’heure actuelle, impossible de dire si le sabotage et l’extension de la lutte armée contribueront à la chute du capitalisme américain. De toute évidence aussi, la vieille- gauche est hostile à une telle tactique. Le P.C. des États-Unis, par exemple, a condamné les attentats à la bombe comme étant « soit l’oeuvre de malades mentaux, soit l’oeuvre directe de provocateurs policiers ou de groupes de fascistes qui visent à discréditer la protestation contre la guerre qui balaye le pays. » Les Weathermen sont, bien entendu, convaincus que le sabotage et la lutte armée aident les mouvements de libération du monde entier et contribuent de ce -fait, indirectement du moins, à la défaite ; de la mère patrie. Ils sont en train de convaincre beaucoup de gauchistes extérieurs à leur organisation. La déclaration rendue publique par les auteurs, des attentats de New York était, par exemple, sur la ligne même des Weathennen. Elle affirmait : « Pendant cette semaine de protestation contre la guerre, nous avons placé des explosifs dans les bureaux de la Chase llanhattan, de la Standard Oil et de la General Motors. Les gardiens de ces trois immeubles et les agences d’information de toute la ville ont été prévenues par téléphone de trente à soixante minutes à l’avance, de façon à garantir que les immeubles seraient vides de monde.

La guerre du Vietnam n’est que la preuve la plus manifeste de la façon dont le pouvoir qui règne sur ce pays détruit le peuple. Les trusts géants de l’Amérique ont désormais étendu leur emprise sur le monde entier, contraignant les économies tout entières de pays étrangers à une dépendance totale à l’égard de la monnaie et des marchandises américaines.

Chez nous, les mêmes trusts nous ont transformés en consommateurs déments, dévorant un nombre croissant de cartes de crédit et d’appareils ménagers. Nota exerçons des métiers sans intérêt, D’énormes machines polluent notre air, notre eau et notre nourriture.

Le nom de Spire, Agnew est connu de tous, mais ce sont des hommes rarement à l’avant-scène comme David Rockefeller, de la Chase Manhattan, James Roche, de la General Motors, Michaël Haiden, de la Standard Oil, qui dirigent le système derrière la scène.

L’empire s’effondre au fur et à mesure que les peuples du monde entier se dressent pour contester sa puissance. A l’intérieur, le peuple noir mène une révolution depuis des années.

Et enfin, au coeur même de l’empire, les Américains blancs sont eux aussi en train de porter des coups pour la libération de tous.

En fait, beaucoup de Weathermen sont devenus des lanceurs de bombes. Opérant par groupes de quatre à neuf, ils ont quitté leur organisation et créé leurs propres cellules clandestines, sans contact entre elles, tant pour de raisons de sécurité que pour ne pas compromettre par leurs actions l’organisation mère de formation de cadres. Une de ces cellules s’était apparemment installé dans une élégante propriété de la me Rue Ouest, à Greenwich Village (New York). Le 6 mars 1970, une explosion détruisit la maison, tuant trois de ses occupants. Dans les décombres, la police trouva de grosses quantités de dynamite et de détonateurs ; elle affirma que la maison servait de laboratoire clandestin. Un seul des corps put être identifié : celui de Theodore Gold, 23 ans. Quelques jours plus tôt, Gold avait déclaré à un ami intime : « J’ai fait des tas de choses excitantes, clandestines, et je sais maintenant que je n’ai p1us peur de la mort. » Gold était un Weatherman.

John Gerassi

Paru dans "Les Temps Modernes" n° 286 - Mai 1970


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